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La photographie des fluides (2/2) : enregistrer les images mentales et les rêves

La photographie de la pensée (ou psychophotographie) est le deuxième grand type d’utilisation de la photographie des fluides. Le désir de capter l’invisible ne s’est pas limité aux seuls champs de l’énergie vitale et des sentiments. Il s’est aussi porté sur un autre genre d’abstraction : la pensée et autres images mentales produites par notre cerveau. Georg Konstantin Wittig, directeur de la revue Psychische Studien, fur le  premier à avoir émis cette possibilité dans les années 1880. Il cherchait en fait à expliquer l’apparition des fantômes sur les photographies spirites. Son hypothèse est surprenante. Il propose que les fantômes soient les images incarnées de ce que penserait le sujet à l’instant de la prise de vue. L’apparition du revenant pourrait donc être le souvenir matérialisé qu’en aurait gardé le modèle. Par la suite, John Traill Taylor étoffa cette explication, les spectres étant des « cristallisations de la pensée » du photographe lui-même. Ce dernier transmettrait involontairement ce qu’il pense ou le souvenir de ce qu’il a vu quelques temps auparavant.

Les premiers essais pour produire ces photographies furent entrepris avec une méthode et un certain sérieux scientifique. Car les photographes de la pensée se considéraient eux-mêmes comme des chercheurs. En tentant de mettre à jour le fonctionnement du cerveau, ils avaient conscience de participer aux progrès de la science. En 1893 les roumains Bogdan Hasdeu (1836-1907) et Constantin Istrati (1850-1919) tentèrent de se communiquer à très longue distance une image. C’était en l’occurrence l’image d’un rêve car Isrtati était endormi. A son tour, Ingles Rogers chercha à reproduire en chambre noire, par la force de sa concentration, un timbre qu’il avait précédemment fixée durant quelques minutes. En France à la même époque, le docteur Hippolyte Baraduc s’essaya lui aussi à ces pratiques mais n’obtint que des images abstraites.

C’est Louis Darget qui parvint aux résultats les plus probants. Il y travailla trente ans et totalisa plusieurs milliers d’expériences selon différents procédés. Les images étaient imprimées sans l’utilisation d’appareil photographique. La plaque de métal était directement apposée sur le front et pouvait-être gardée toute une nuit dans le but de capturer  l’image d’un rêve. Darget considérait que la pensée était de nature  lumineuse ou « phosphorescente », ceci justifiant qu’elle puisse impressionner le support sensible. Il remarqua que la plupart des représentations n’étaient pas crées en ayant en tête une image ciblée. Elles étaient plutôt involontaires, sans qu’il puisse en tirer une loi de production. Encore une fois, les spécialistes attaquèrent la crédibilité de ses expérimentations. Il est vrai que Darget utilisait toujours son propre matériel. Bien qu’il semble qu’il fut honnête dans sa démarche, il est plus que probable que ces résultats furent causés par des accidents d’ordre physico-chimique. Mais l’imagination de Darget serait la véritable « fautive ». Elle le poussait à sélectionner et sur-interpréter des parties des photographies pour les ajuster à son désir. Après les avoir découpées, procédant à un recadrage, il les collait sur papier et les accompagnait d’une légende écrite à l’encre. Elles concordaient alors à une chose précise qui ne faisait aucun doute pour celui qui les découvrait sous ce format. Mais en regardant l’image d’origine avec un œil neuf, on peut juger abusive l’interprétation. C’est particulièrement frappant avec cette photographie du rêve d’un aigle ou encore celle qu’il commenta comme un portrait de Beethoven, là où l’on ne constate sur le cliché d’origine qu’un petit amas lumineux. Ceci nous indique bien que l’attitude et les productions de ces photographes sont à situer à mi-chemin entre l’expérimentation scientifique  (qu’ils proclamaient) et la création artistique (dont ils n’avaient pas vraiment conscience). Parce qu’ils ont fait primer l’imagination et l’interprétation, il apparaît nettement qu’ils s’éloignèrent de l’objectivité revendiquée pour se rapprocher d’une dimension plus créatrice. Ce qui nous conduit nous spectateurs contemporains à porter un autre regard sur ces photographies, étant dorénavant autant sensibles, voire plus, à leur esthétique qu’à leur sujet et leur fonction d’origine.

Deux photographie mentales de Louis Darget accompagnées de leurs légendes interprétatives. A gauche, le portrait de Beethoven; à droite, le rêve d'un aigle

Voici un lien vers une passionnante conférence dédiée à ce sujet et plus précisémment aux expériences de Louis Darget. Menée par l’historien de la photographie Clément Chéroux, elle fut enregistrée au Centre Pompidou à l’occasion de l’exposition Aether à l’Espace 315.

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